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Un choc total. Voilà ce que l'on ressent tout au long de la projection du premier film de l'anglais Steve McQueen. Rarement un premier film arrivait à ce point-là à remuer les tripes, à bouleverser notre perception des choses, à questionner notre regard, et surtout, à révéler une maîtrise aussi totale du langage cinématographique. N'ayant absolument rien à voir avec la star de BULLITT, ce jeune plasticien britannique signe une entrée fracassante dans le monde du long-métrage, et remporte pour l'occasion une Caméra d'or amplement méritée au festival de Cannes 2008. Juste récompense pour un film-choc qui fait de la justice non pas une donnée volatile, mais un principe humaniste. Il y est question du destin tragique de Bobby Sands et des prisonniers politiques de l'IRA. Incarcérés dans la terrible prison de Maze, ceux-ci entamèrent une lutte funeste pour obtenir le statut de prisonniers politiques, allant finalement jusqu'à entamer une longue grève de la faim. Réquisitoire puissant contre la barbarie et l'idiotie des politiques, ode désespérée à toutes les convictions humaines, plaidoyer magnifique pour la liberté d'expression et le respect de l'être humain : HUNGER est tout cela, et tellement plus encore. Le genre de film que l'on conserve dans un coin de sa tête pour (très) longtemps.
Divisé en trois parties distinctes, HUNGER permet à son cinéaste d'opérer un triple procédé filmique. Tout d'abord, une véritable expérience sensorielle qui se dévoile comme une exploration intime de la souffrance physique et psychologique, nous plaçant ainsi au coeur des tourments existentiels des prisonniers de Maze. Ensuite, une absence totale de montage stylistique, ceci afin de ne jamais sublimer ce qu'il montre, et une utilisation minimaliste du dialogue, ceci afin de faire confiance en la puissance de l'image et du son. Enfin, une volonté de revenir à un cinéma purement viscéral, mettant ses acteurs dans des situations aussi humiliantes que délicates (chacun a suivi un régime strict pour rentrer dans la peau de son personnage) et dévoilant la violence dans sa nature la plus brute (chaque coup est réel, rien n'est simulé). Enregistrer le réel à travers une réalisation qui souhaite s'éloigner le plus possible du formalisme, tel est l'objectif de Steve McQueen avec ce premier long-métrage. Et surtout, ayant été marqué à vie par le destin funeste de Bobby Sands et les terribles répressions organisées par le gouvernement de Margaret Thatcher, le cinéaste entend faire acte de réflexion et d'humanité. Son film ne répond à aucune question, ne donne aucune clé à la situation. Etant plus puissante que mille mots, une image suffit largement à faire surgir une idée, une réalité, que chacun se réapproprie à sa façon, selon sa sensibilité.
Durant la première partie de son film, Steve McQueen nous plonge au coeur de l'enfer avec une absence quasi totale de dialogues. Le réalisateur passe volontairement d'un point de vue à un autre, histoire de refléter l'ensemble des caractères antagonistes qui gravitent autour de ce noyau carcéral. Ici, McQueen filme la prison comme un chaos terrifiant, une atmosphère désespérée et apparemment calme, mais remplie d'une tension sourde qui menace d'éclater à chaque instant. Chaque scène de silence est comme une bombe à retardement qui explose en un bloc de violence extrême, comme en témoignent les récurrents passages à tabac ainsi que quelques scènes de douche pour le moins éprouvantes. Et dans ce lieu apparemment vidé de toute compassion envers l'être humain (gardien ou prisonnier), chacun souffre intérieurement. Les gardiens, appartenant à un système de répression qui retourne la violence contre eux-mêmes (chaque combat leur met les mains en sang) et vivant en permanence dans la crainte d'une mort imminente. Les prisonniers, refusant l'uniforme classique au profil d'une nudité absolue par souci de contestation envers le système. Tandis que ceux-ci font peu à peu dériver leur lutte individuelle vers quelque chose de plus collectif, le degré d'abjection augmente progressivement entre les murs de la prison.
Face à ceux qui frappent, eux ne cherchent qu'à résister. Même leur corps peut servir d'arme : outre le fait d'étaler leurs excréments sur les murs, d'évacuer leur urine dans les couloirs ou de jeter leur bouffe dans les coins de leur cellule (avec les asticots qui grouillent), chaque prisonnier utilise son propre corps comme un outil, un vecteur de liberté et de communication. On remarquera ici que la bouche fermée peut servir aussi bien à faire passer des messages qu'à faire office de contestation. En célébrant le corps en lutte comme une forme oubliée de résistance, Steve McQueen utilise une démarche purement sensitive qui transcende la simple reconstruction des faits. Du pur cinéma, en somme. D'autant plus fort que le cinéaste filme l'horreur comme une peinture en mouvement, mélange harmonieux de beauté et de répugnance, où le sublime ne jaillit non pas d'une quelconque figure de style, mais d'une composition picturale à l'évocation immédiate. Cela est encore plus évident dans la seconde partie du film : un hallucinant plan fixe de vingt minutes où le rebelle Bobby Sands (excellente prestation de Michael Fassbender) s'entretient avec un prêtre catholique. Un match verbal s'engage alors entre deux hommes du même camp. Alors que le dialogue était jusque-là banni, il retrouve ici une puissance persuasive sans équivoque. Sans montage et sans artifices, la scène n'ennuie jamais, ne fait jamais figure de coquetterie filmique, et constitue l'épicentre du réquisitoire de Steve McQueen.
La résignation et le jusqu'au-boutisme de Sands amènent ici à un abîme de réflexion. Derrière cette volonté de mener son combat jusqu'au bout, que peut-on percevoir ? Du nihilisme ? Du désespoir ? De l'optimisme ? De la détermination ? Sans doute un peu de tout cela à la fois, mais chacun sera libre de se faire sa propre opinion. Quant à savoir si le bonhomme cherchait à défendre la cause de l'IRA ou la sienne, il n'appartient pas au réalisateur de trancher. Dans la discussion, le sacrifice de Sands semble irréversible. Vient ensuite la troisième et ultime partie du film, qui suit, jour après jour, l'agonie de Bobby Sands durant sa grève de la faim. Une longue ballade funeste qui n'épargne aucun détail de la souffrance du protagoniste : le corps squelettique et couvert d'escarres terrifiantes, Sands reste silencieux, presque statufié, comme si toute vie lui avait été ôtée dès son entrée dans la prison. Une statue presque sans vie, certes, mais pas sans âme. Et lorsqu'un aide-soignant veille à ce que rien ne pèse (pas même une couverture !) sur ce corps décharné, c'est toute la violence du monde qui est vaincue. La compassion triomphe de l'horreur. Et dans un ultime souffle de vie, Bobby Sands révèle son humanité la plus simple, celle de chaque être en quête de douceur et de respect... La scène est bouleversante. Et contribue à faire de HUNGER non seulement le plus grand film carcéral jamais réalisé, mais surtout l'un des films les plus impressionnants que le 7ème Art nous ait offert.
Note : @@@@@
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Royaume-Uni – 2008 – Réalisation : Steve McQueen – Production : Laura Hastings-Smith, Robin Gutch – Scénario : Steve McQueen, Enda Walsh – Acteurs : Michael Fassbender, Liam Cunnigham, Brian Milligan, Liam McMahon, Karen Hassan, Stuart Graham, Laine Megaw, Rory Mullen... – Drame – 1h40 – Interdit aux moins de 12 ans
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